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28 Mai 2010
Les 35 heures : une excuse commode, mais inexacte
Les 35 heures sont un bouc émissaire facile pour expliquer la perte de compétitivité des entreprises et la perte d'emploi industriel en France. Mais en regardant de près les chiffres, on s'aperçoit que les causes de la désindustrialisation sont ailleurs.
Dix ans après être devenues la norme légale en matière de durée du travail [1], les 35 heures ne sont manifestement pas digérées par une partie de l'opinion, qui en fait le symbole, voire la cause, du déclin industriel de notre pays. Ainsi, à l'occasion de la clôture des Etats généraux de l'industrie, le 4 mars dernier à Marignane, le chef de l'Etat les a violemment attaquées, avançant qu'elles auraient « détruit l'appareil industriel français ».
Plus récemment, mi-avril, Edouard Carmignac, patron d'une société de gestion d'actifs particulièrement performante, a publié dans plusieurs journaux de la presse nationale une pleine page de publicité dans laquelle il écrivait notamment : « N'est-il pas pour le moins surréaliste que le chef de file de l'opposition en France, ayant largement remporté la dernière consultation, ait été à l'origine de l'instauration des 35 heures ? » Comprenons : les électeurs sont particulièrement débiles de mettre en tête de leurs votes un parti dirigé par celle qui a démoli l'économie française. Qu'en est-il au juste ?
Emploi industriel : la France dans la moyenne européenne
En ce qui concerne l'emploi, les données d'Eurostat sont instructives [2]. Certes, l'évolution de l'emploi dans ce secteur n'est pas, en soi, un indicateur suffisant : le déclin industriel peut très bien provenir d'effectifs excessifs au regard de la valeur ajoutée produite ou des résultats d'exploitation. Néanmoins, sur longue période, l'évolution de l'emploi fournit une bonne indication du potentiel productif du secteur. En outre, contrairement à bon nombre de bases statistiques, Eurostat réintègre les travailleurs intérimaires dans les effectifs des branches où ils travaillent, au lieu de les regrouper dans les « services aux entreprises » − comme le fait la comptabilité nationale, accentuant ainsi la baisse des effectifs de l'industrie manufacturière qui, avant 2008, recourait de façon croissante à l'intérim.
Depuis 1997, à l'exception de l'Espagne, tous les pays de l'Union européenne à 15 ont vu leurs effectifs salariés diminuer [3]. Les pays qui, en 1997, étaient encore peu industrialisés (Grèce, Portugal, Espagne) ont connu un rattrapage relatif, si bien que leurs effectifs n'ont guère diminué, voire, comme l'Espagne, ont un peu progressé. Sur ce plan, l'Union européenne a tenu ses promesses, permettant un « rattrapage » et une « convergence » plus grande entre les pays membres. Mais on voit bien que, à l'exception de l'Allemagne − qui, à elle seule, regroupe un tiers des effectifs industriels de l'Union à 15 −, tous les autres pays ont vu leurs effectifs industriels décliner assez sensiblement.
La France, sans faire exception, tire néanmoins son épingle du jeu un peu moins mal que les autres pays comparables (c'est-à-dire industrialisés depuis longtemps), puisqu'elle se situe dans la moyenne de l'Union à 15. Le Royaume-Uni, en revanche, est très touché par la désindustrialisation, et les pays d'Europe du Nord (Pays-Bas, Danemark, Suède, Irlande, à l'exception de la Finlande) également. Et pourtant, ces derniers pays étaient cités comme des exemples d'une insertion réussie dans la mondialisation, et on les vantait pour la flexibilité de leur marché du travail [4], qui leur aurait permis de conserver ou d'améliorer leur compétitivité industrielle, alors que la France, avec son marché du travail étroitement enserré dans des règles paralysantes et − comble de la ringardise − sa tentative désespérée d'imposer un partage du travail sous la férule étatique, faisait figure de contre-exemple. On nous expliquait que le déclin était inéluctable puisque la France allait à contre-courant.
Force est de reconnaître que, avec la crise, le tableau semble avoir quelque peu changé. Non pas que la France ait réalisé une bonne performance − l'Allemagne est la seule à y être parvenue [5] −, mais elle a relativement mieux résisté à la pression de la crise. Il ne fait donc guère de doute que les 35 heures ont au moins permis une moindre dégradation de l'emploi salarié industriel que chez la plupart de nos partenaires de l'UE.
La compétitivité des entreprises n'a pas été menacée
Qu'en est-il des résultats économiques des entreprises ? Pour le savoir, l'indicateur central est le partage de la valeur ajoutée au sein des branches industrielles. La valeur ajoutée, en effet, chiffre ce que, au sein d'une branche, l'ensemble des travailleurs ont créé comme richesse marchande, une fois défalqué l'ensemble des achats extérieurs (y compris les prestations achetées aux sociétés d'intérim [6]). Cette valeur ajoutée est partagée entre salariés et entreprises, ou, si l'on préfère, entre travail et capital. Toutefois, la collectivité en prélève également une part (petite, mais croissante : 6,3 % en 2008, contre 4,8 % en 1997) sous forme d'impôts spécifiques : taxes sur les alcools, le tabac ou les produits pétroliers, par exemple. A l'inverse, elle verse des subventions à certaines entreprises. Si l'on retire ces taxes et ces subventions, on obtient alors la « valeur ajoutée brute au coût des facteurs », qui chiffre ce qui est effectivement partagé entre travail et capital.
La rémunération du travail ne se limite pas aux salaires nets, elle inclut également les cotisations sociales. Si la part des salaires est, par exemple, de 60 % de la valeur ajoutée au coût des facteurs, le capital percevra le reste, soit 40 %. Ce reste est dénommé « excédent brut d'exploitation » et sert à rembourser les emprunts, à financer une partie des investissements (autofinancement) et à rémunérer le capital, qu'il soit emprunté ou apporté par les actionnaires.
Que sait-on de l'évolution de ce partage dans les grandes branches industrielles depuis 1997 ? La part des salaires a-t-elle augmenté, ce qui serait la preuve que les 35 heures ont déséquilibré le partage au détriment du capital, donc de la compétitivité des entreprises ? Le tableau ci-dessous permet de voir ce qu'il en est. Il détaille les évolutions pour chacune des cinq grandes branches industrielles [7], ainsi que pour l'ensemble de ces branches.
Pour l'industrie manufacturière dans son ensemble, la part des salaires est passée de 70 % en 1997 (avant la mise en œuvre des 35 heures) à 74 % en 2008. Apparemment, la messe est dite et les 35 heures montrées du doigt. Apparemment seulement, car, à bien y regarder, on s'aperçoit que c'est justement pendant la période de mise en place des 35 heures, alors que les entreprises embauchaient à tour de bras pour respecter la loi et faire face à la demande croissante (entre 1997 et 2001 inclus, 300 000 emplois supplémentaires ont été créés dans l'industrie manufacturière), que la part des salaires diminue, passant de 70 % à un peu plus de 67 %. Les gains de productivité liés à la réorganisation du travail engendrée par les 35 heures, mais aussi, dans la majorité des accords, le gel des salaires et l'annualisation du temps de travail (permettant de réduire sensiblement les heures supplémentaires) ainsi que les aides publiques [8] ont joué pour compenser le surcoût théorique des embauches. Ce n'est qu'à partir de 2004 que l'on voit la part des salaires commencer à dépasser le niveau de 1997. Et le mouvement s'accélère en 2007 et 2008, c'est-à-dire au moment où, de facto, les 35 heures sont enterrées, grâce à l'augmentation des contingents d'heures supplémentaires autorisées et leur détaxation. La France devient alors le seul pays au monde où les heures supplémentaires coûtent moins cher que les heures normales [9].
Bref, la part des salaires augmente au moment même où les politiques publiques mises en œuvre auraient dû la faire baisser, grâce à une augmentation du temps de travail accompagnée d'une rémunération globalement moins coûteuse pour l'employeur : entre économies d'échelle et économies salariales, il aurait dû y avoir une progression très forte de la rentabilité des entreprises. Or c'est exactement l'inverse qui a eu lieu. Les raisons en sont sans doute diverses, mais y voir un effet retardé des 35 heures est tiré par les cheveux : cela signifierait que les salariés auraient mis cinq à six ans à se réveiller et à revendiquer des hausses de salaires plus fortes que celle de la valeur ajoutée.
Les vraies raisons de la perte de compétitivité
Ces chiffres dédouanent donc les 35 heures, prises comme bouc émissaire pour expliquer une perte de compétitivité issue en réalité de tout autre chose : une mondialisation qui rebat les cartes et expose les branches à une concurrence à couteaux tirés, laminant les marges des industries aux technologies accessibles aux pays émergents.
Evidemment, cette analyse n'est pas suffisante pour écarter toute responsabilité des 35 heures dans le déclin industriel de la France. On pourrait faire valoir notamment que les entreprises les plus fragiles ont disparu, seules les plus rentables étant parvenues à relever le défi, ce qui pourrait expliquer à la fois la diminution de l'emploi et le maintien global − au moins jusqu'en 2004 − du partage entre travail et capital. L'emploi en 2004 se situait à peu près au même niveau qu'en 1997 : si destruction d'emplois il y a eu, elle a été grosso modo compensée par des créations d'emplois… liées aux 35 heures. En d'autres termes, si l'on ne peut exclure l'affaiblissement de certaines portions du tissu industriel, les effectifs des autres portions du même tissu se sont renforcés : match nul.
Au total, si l'on veut bien regarder les chiffres, les 35 heures ne semblent pas avoir été cette catastrophe que l'on nous décrit, et si déclin − incontestable − il y a, la concurrence des pays émergents porte une responsabilité autrement plus lourde que la réduction du temps de travail. Quand bien même celle-ci n'aurait pas existé, ce ne sont pas les − au plus − deux points de déplacement du partage entre travail et capital alors conservés par le capital qui auraient pu permettre au textile français, par exemple, de supporter le choc auquel il a été confronté.
Arrêtons donc de nous faire peur : ce ne sont pas les 35 heures qui peuvent expliquer le déclin industriel de la France, et, plus largement, du Vieux Continent. Ce sont d'autres raisons.